Un jour, il a réalisé qu’il ne pouvait plus supporter ce qu’il voyait au bloc opératoire depuis tant d’années - les victimes de violences sexuelles dans son pays, la République démocratique du Congo (RDC) - et qu’il fallait faire quelque chose.

 

« J’avais soigné une femme. Puis quelques années après, sa fille est venue se faire soigner puisqu’elle était également violée. Et cinq ans plus tard, c’était la petite-fille », raconte-t-il dans un récent entretien avec ONU Info lors d’une visite au siège des Nations Unies à New York.

 

« Là, j’étais arrivé à un point où j’avais compris que soigner des victimes au bloc opératoire n’avait pas de fin, puisque quand vous soignez la mère, sa fille, la petite-fille qui avait deux ans seulement, pour moi c’était horrible. J’avais décidé de quitter le bloc opératoire pour dire au monde ce qui se passe en République démocratique du Congo », explique-t-il.

 

C’est à partir de ce moment-là que le Dr Denis Mukwege, médecin gynécologue-obstétricien, Directeur de l’hôpital général de Panzi à Bukavu dans la province du Sud-Kivu, dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC), s’est fait le champion de la cause des femmes victimes de violences sexuelles dans son pays, mais aussi dans le reste du monde.

 

La récompense du Prix Nobel de la paix 2018

 

Son combat a été récompensé par le Prix Nobel de la paix 2018, qu’il partage avec Nadia Murad, militante yézidie des droits humains qui a elle-même survécu à des violences sexuelles.

 

En rencontrant des femmes de Bosnie, de Colombie, Dr Mukwege a compris qu’il s’agissait d’un fléau mondial. « Elles avaient le même langage, la souffrance était pareille : ‘Le jour où on m’a violée, ma vie n’avait plus de signification. Le jour où on m’a violée, on m’a tuée’ », raconte-t-il.

 

Quand il s’est rendu en Corée du Sud, il a rencontré des femmes âgées de 90 ans qui utilisaient le même langage de souffrance morale par rapport au viol qu’elles avaient subi plus de 70 ans auparavant.

 

C’est pour réunir ces femmes afin qu’elles puissent échanger leurs expériences et se soutenir mutuellement qu’est née l’idée de la Plateforme des survivantes, qui aujourd’hui compte des femmes de plus de 20 pays.

 

Ce qui a frappé le Dr Mukwege quand il soignait les femmes victimes de violences sexuelles c’est que le traitement médical ne suffisait pas et qu’il fallait y ajouter une prise en charge psychologique. C’est pour cette raison qu’il a créé une unité de santé mentale.

 

L’autre problème rencontré par ces femmes, c’est l’impossibilité de retourner dans leur village,lorsqu’elles étaient rétablies, avec un bébé rejeté et elles-mêmes exclues de leur communauté d’origine. « Elles sont traitées de tous les noms, leur bébé est traité d’enfant-serpent », note-t-il.

 

C’est pour cette raison qu’il a lancé un programme de réinsertion socio-économique pour aider ces femmes à devenir autonomes économiquement, pour leur permettre de retourner à l’école pour les plus jeunes. C’est comme cela qu’il a créé la Fondation Panzi.

 

Il y avait aussi la question de la dignité. « Les femmes disaient : ‘Mais je connais la personne qui m’a violée. Je veux que cette personne puisse répondre de ses actes devant les cours et tribunaux’ », dit-il. La Fondation Panzi s’occupe également de la prise en charge légale, par des avocats, des juristes, qui accompagnent les femmes devant les cours et tribunaux.

 

S’agissant des enfants issus du viol, Dr Denis Mukwege estime que « nous avons la responsabilité comme humanité… de pouvoir répondre à cette question » de dignité.

 

« Ces enfants n’ont pas demandé de naître après le viol. Ils se trouvent rejetés par leur communauté, leur père n’est pas connu car les femmes souvent sont violées par plusieurs personnes à la fois et les femmes se retrouvent avec un enfant non désiré, un enfant qui n’a pas de filiation, qui n’a pas d’identité », ajoute-t-il. « Aujourd’hui, si par exemple des femmes yézidies ont été esclaves sexuelles et ont eu des enfants avec des musulmans, leur communauté yézidie ne les accepte pas parce qu’ils les considèrent comme des enfants musulmans. Est-ce que ces enfants, nous comme humains, nous les rejetons ? Nous devons trouver des moyens pour permettre à ces enfants de vivre normalement sans être discriminés ».

 

Des Etats dans le déni

 

Le Prix Nobel regrette que dans beaucoup de pays il n’y ait pas de réparations parce que les Etats « vivent dans le déni et n’acceptent pas ce qui est arrivé », même lorsqu’une victime a gagné son procès.

 

Selon lui, c’est « un nouveau traumatisme » pour ces femmes qui ont eu le courage de « braver l’humiliation dans leur communauté d’aller devant la justice ».

 

« Je trouve que c’est une responsabilité de notre humanité commune que, lorsque les Etats ne peuvent pas ou ne veulent pas le faire parce qu’ils sont dans le déni, la victime ne soit pas encore une fois la femme qui a été violée. Il faut trouver un mécanisme qui permettent à toutes les femmes victimes de violences sexuelles d’avoir une réparation », affirme Dr Mukwege, qui propose un fonds global auquel tous les Etats pourraient participer, et qui pourrait aussi accepter des dons d’individus et d’entreprises privées.

 

Depuis qu’il a reçu son Prix Nobel, Dr Mukwege consacre l’essentiel de son temps à ses activités de plaidoyer, mais il aimerait bientôt revenir « à sa vie normale de médecin à l’hôpital ».

 

« Il y a encore beaucoup de choses à faire », dit-il. « Ma satisfaction pourra être complète lorsqu’on pourra dire qu’il y a des conflits mais que tout le monde a peur d’utiliser le viol comme arme de guerre ».

 

Source:news.un.org

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