Déclaration de Mme Phumzile Mlambo-Ngcuka, Sous-secrétaire générale des Nations Unies et Directrice exécutive d’ONU Femmes

 

Au moment où la pandémie COVID-19 nous frappe pleinement, alors que les marchés boursiers s’effondrent, les écoles et les universités ferment leurs portes, les gens s’approvisionnent en denrées essentielles et l’environnement dans les foyers change et devient surpeuplé, un fait se dégage clairement : dans cette situation, le problème n’est pas seulement lié à la santé. C’est une crise profonde pour nos sociétés et nos économies qui fait ressortir les défaillances des secteurs public et privé, et ceux-ci ne fonctionnent actuellement que si les femmes assument une multitude de rôles non rémunérés.

 

Nous saluons les efforts des gouvernements qui prennent des mesures extraordinaires pour enrayer la propagation des infections. Nous acclamons également le leadership robuste dont le monde fait preuve, des communautés locales jusqu’aux chefs d’État, en fournissant des interventions bien ciblées, qu’il s’agisse des déclarations de la Chancelière Angela Merkel et de la Première ministre Erna Solberg pour apaiser les craintes de leurs concitoyens, ou encore la part prépondérante sur l’assistance sociale qu’accorde la Première ministre Jacinda Ardern dans ses mesures économiques.

 

Nos enfants ne vont plus à l’école et certaines mères peuvent encore travailler de chez elles, mais un grand nombre d’entre elles ont également endossé un rôle d’enseignante et de fournisseuse de soins, affectant les personnes qui assuraient ces fonctions jusqu’ici. Pour les 8,5 millions de femmes migrantes travailleuses domestiques, qui dépendent souvent de contrats précaires, la perte de revenus touche également les personnes dont elles assument la charge dans leur foyer. Les femmes professionnelles, telles que la mère sud-coréenne de deux enfants Sung So -young, parlent du dilemme auquel elles font face entre devoir retourner au bureau ou devoir rester chez elles pour que leur partenaire, qui perçoit des revenus supérieurs, puisse continuer à travailler. Alors que les écoles ferment leurs portes dans un nombre croissant de pays, de plus en plus de mères dans le monde sont confrontées à ce problème, et les conséquences vont en s’accumulant.

 

Au 15 mars 2020, il y avait 207 855 cas confirmés de personnes atteintes du virus dans 166 pays, régions et territoires. Sans données ventilées par sexe, ces chiffres ne nous présentent toutefois qu’une partie de la réalité de l’impact du virus sur les femmes et les hommes. Nous avons besoin de beaucoup plus de données ventilées par sexe pour être en mesure de savoir comment la situation évolue, y compris les taux différentiels d’infections, les différentes retombées économiques, la charge différentielle des responsabilités familiales et l’incidence de la violence domestique et des abus sexuels. 

 

Même sans ces données, l’expérience tirée d’autres épidémies majeures par le passé nous permet d’identifier des points forts et des vulnérabilités spécifiques que nous devons surveiller et protéger de manière proactive. Dans les pays où les gouvernements ou les entreprises mettent en place des dispositifs de protection des revenus, cela peut aider à résoudre ces dilemmes, à maintenir les revenus et à éviter que les ménages sombrent dans la pauvreté. Les interventions doivent également inclure les personnes qui participent à l’économie informelle, où la plupart des femmes travaillant en dehors de chez elles gagnent leur vie. Une telle protection sociale est plus efficace si elle cible spécifiquement les femmes.

 

L’épidémie d’Ebola qui a frappé les pays ouest-africains – la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone – de 2014 à 2016 et l’épidémie de maladie à virus Zika de 2015 et 2016 en Amérique latine fournissent des données ventilées par sexe qui nous permettent de tirer des enseignements essentiels en matière de santé publique et sur le plan socioéconomique. Les femmes qui ont vécu ces épidémies ont été exposées à des risques sanitaires et économiques – comme elles le sont une nouvelle fois aujourd’hui – qui étaient intrinsèquement liés aux rôles qu’elles remplissent dans leur communauté et à leurs responsabilités dans les soins qu’elles dispensent chez elles et dans leur famille.

 

Par exemple, les infections dues aux virus Ebola et Zika sont potentiellement catastrophiques pour les femmes enceintes. Pourtant, lors des deux épidémies précédentes, l’accès aux services de planning familial était très limité, et les femmes enceintes ou allaitantes étaient exclues des campagnes de vaccination contre les virus. Ce fait souligne à quel point il est important de maintenir les services de santé maternelle pour éviter une résurgence de décès en cours d’accouchement, et d’assurer un accès équitable des femmes au développement et à l’utilisation de tous les produits médicaux, y compris l’accès aux vaccins une fois qu’ils sont produits.

 

Au Liberia, 85 pour cent des commerçants qui vendent chaque jour leurs produits sur les marchés sont des femmes. Leurs moyens d’existence et leur sécurité économique ont été pénalisés lorsque les restrictions sur les déplacements dues au virus Ebola ont limité leur activité et affecté les denrées périssables. À l’époque, en collaboration avec la Banque centrale du Liberia, nous étions parvenus à aider plusieurs milliers de femmes commerçantes transfrontalières pour sauver et développer leurs activités par le biais de transferts d’espèces en nous servant de technologies pour les téléphones portables. Ceci souligne l’importance de la prise en compte des rôles que les femmes ont à jouer dans la prise de mesures de redressement et ’utilisation innovante des technologies pour surmonter les problèmes.

L’heure est venue pour les gouvernements de reconnaître à la fois toute l’ampleur de la contribution des femmes et la précarité d’un si grand nombre d’entre elles. Il s’agit notamment de mettre l’accent sur les secteurs où les femmes sont surreprésentées et sous-payées, dont les salariées journalières, les femmes propriétaires de petites entreprises, celles qui travaillent dans les secteurs du nettoyage, des soins, des fonctions de caisse et de restauration, ainsi que dans l’économie informelle.

 

À l’échelle mondiale, les femmes représentent 70 pour cent des travailleurs de première ligne dans les secteurs de la santé et des services sociaux, dont les infirmières, les femmes de ménage et les blanchisseuses. Nous avons besoin de stratégies d’atténuation qui ciblent spécifiquement les impacts sanitaires et économiques de l’épidémie du COVID-19 sur les femmes et qui soutiennent et renforcent la résilience des femmes, ainsi que nous l’avons vu au Liberia et dans d’autres pays. De plus, pour maximiser l’efficacité de ces interventions, les femmes doivent être pleinement impliquées dans leur mise en place, bénéficier en priorité de l’aide et être associées à l’élaboration de solutions à long terme.

 

Chaque jour, nous en apprenons davantage sur l’étendue de la pandémie en Chine. Nous avons travaillé en collaboration étroite avec les dirigeants de ce pays dans le cadre de l’intervention collective des Nations Unies. Les campagnes conjointes ont touché 1 milliard de personnes au travers de communications visant à sensibiliser le public avec des informations sur la santé publique, à lutter contre la stigmatisation et la discrimination, à prendre en compte les besoins spécifiques des femmes et à promouvoir leur leadership et leurs contributions, ainsi qu’à élaborer des plans de redressement associant l’égalité, la santé et l’économie.

 

Je suis fière que notre équipe d’ONU Femmes ait été présente à chacune des étapes du parcours, en assurant un accès à des informations tenant compte des questions de genre et en collaborant avec diverses agences sœurs telles que le Fonds des Nations Unies pour la population, qui a mobilisé un appui pour les femmes enceintes et des conditions d’accouchement sûres. Nous travaillons également avec des organisations de femmes du monde entier, par exemple, les réfugiées Rohingya à Cox’s Bazar (Bangladesh), où les femmes, notamment celles vivant dans des environnements à forte ségrégation, peuvent ne pas avoir accès à des informations essentielles. Ici, les femmes ont formé un réseau qui informe les femmes et les filles sur la manière de se protéger et d’éviter les infections.

 

Nous toutes et tous qui participons à cet effort, qu’il soit du secteur public ou du secteur privé, devons adopter une approche coordonnée qui met l’accent sur les personnes afin de renforcer rapidement les capacités des systèmes de santé, tant dans les pays développés que dans ceux en développement, dans le cadre d’un effort conscient où les femmes sont en première ligne. Il s’agit par exemple d’améliorer l’accès à des équipements de protection individuelle appropriés pour les fournisseuses de soins qui restent chez elles et de supprimer les obstacles qu’elles rencontrent dans leur travail, par la promotion de conditions de travail flexibles et la garantie de l’accès à des produits d’hygiène menstruelle. Ces besoins sont d’autant plus importants dans les régions qui sont confinées et placées n quarantaine. De même, il faut tenir compte des problèmes liés à la violence fondée sur le genre, qui est exacerbée par ces conditions, mais ne suscite pas toute l’attention requise dans les efforts d’intervention déployés face à la pandémie.

 

La violence à l’égard des femmes est déjà une épidémie dans toutes les sociétés, sans exception. Chaque jour, en moyenne 137 femmes sont tuées par un membre de leur propre famille. Nous savons également que les niveaux de violence domestique et d’exploitation sexuelle montent en flèche lorsque les ménages sont soumis à des tensions croissantes dues aux préoccupations en matière de sécurité, de santé et d’argent, ainsi qu’à des conditions de vie à l’étroit en situation de confinement. C’est ce que nous observons fréquemment chez les populations déplacées dans des camps de réfugiés bondés ; et, récemment, les signalements de cas de violence domestique ont triplé dans certains pays où l’on applique les mesures de distance minimum entre individus.

 

La cyberviolence est également devenue un phénomène courant sur Internet et, du fait que les restrictions des déplacements augmentent l’affluence sur les sites de jeux et les espaces de discussion en ligne, il convient de faire preuve de vigilance dans ce domaine afin de protéger les filles. Les filles elles-mêmes peuvent renforcer leurs actions de résistance dans ce domaine et montrer la voie à suivre avec des solutions sur les réseaux sociaux. En Chine, le mot dièse #AntiDomesticViolenceDuringEpidemic [lutte contre la violence domestique pendant l’épidémie] s’est rapidement propagé et aide à exposer le risque de violence en période de confinement lié à certaines ressources en ligne.

 

Le COVID-19 nous offre la possibilité de prendre des mesures positives et radicales pour remédier aux inégalités qui existent depuis longtemps dans une multitude d’aspects de la vie des femmes. Les possibilités de résister à cette crise, mais aussi de s’en remettre et de continuer à progresser. Je demande aux gouvernements et à tous les autres prestataires de services, y compris ceux du secteur privé, de saisir cette occasion pour planifier leur intervention face au COVID-19 comme jamais auparavant, et d’adopter pleinement une perspective tenant compte du genre, en promouvant un renforcement proactif du niveau d’expertise dans l’égalité des sexes parmi les équipes d’intervention et en intégrant la dimension du genre dans les plans d’intervention. Il s’agit par exemple d’inclure des fonds d’urgence pour les refuges de femmes, afin qu’ils puissent répondre aux besoins de celles qui doivent fuir des relations violentes, et de focaliser le soutien économique et les mesures d’aide financière spécifiquement aux secteurs de la vente au détail et de l’hébergement, ainsi qu’aux petites entreprises, où les femmes sont principalement employées sous des contrats précaires, voire sous aucun contrat, et sont les plus vulnérables face aux mesures d’économie imposées.

 

Tous ces aspects nécessitent des financements ; les organisations qui interviennent face au COVID-19 ont besoin de ressources budgétisées soucieuses de l’égalité des sexes et de l’inclusion sociale, et j’exhorte les donateurs à en tenir compte dans leur appui, en tant que composante constante fortement positive à inclure dans les budgets de développement, et à améliorer, plutôt que de réduire, le soutien qu’ils apportent aux mesures en faveur de l’égalité des sexes. Les organisations au service des femmes ont besoin d’aide pour renforcer leurs interventions et pour se préparer à l’étape de relèvement. Cela nécessite des ressources qui font défaut à un grand nombre d’organisations. Nous appelons les bailleurs de fonds à renforcer leur appui aux femmes, plutôt que d’adopter une approche d’austérité. Il faut une intervention mondiale coordonnée de la même ampleur que celle qui a fait suite à la crise financière, suivant une perspective de genre et pleinement inclusive.

 

Il est temps de reconnaître nos valeurs nationales et personnelles et la puissance de la solidarité avec les services publics et la société dans son ensemble. Nous avons la possibilité de reconstruire des sociétés meilleures, plus robustes, plus résilientes et plus équitables. Le moment est venu d’établir des priorités ambitieuses. Si, dès maintenant, nous prenons les bonnes mesures pour bâtir un avenir de relèvement, nous pourrons apporter à la fois un soulagement et de l’espoir aux femmes du monde entier.

 

source:unwomen.org

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