Par Josué Fortuné Mehouenou

 

Une nouvelle forme de prostitution, une « tontine sexuelle », bien ancrée dans le milieu scolaire fait de plus en plus parler d'elle dans certains lieux de formation dans les grandes villes du Bénin. Un mal silencieux qui avance à grands pas.

 

Si elle s'était pliée aux injonctions de ses géniteurs, il y a quatre ans, alors qu'elle devrait reprendre la classe de quatrième, Géneviève F, 17 ans, aujourd'hui élève dans un collège public de la ville de Cotonou serait déjà à quelques mois de la fin de sa formation en coiffure. Mais c'est plutôt les conseils de sa cousine, étudiante en année de Licence dans une université privée de la place qu'elle a suivi. Conséquence, la jeune élève poursuit ses études.

 

L'année prochaine, elle devrait affronter le Baccalauréat et amorcer le cursus universitaire. « Je dois mon bonheur à ma cousine. Sans elle, j'aurais sombré et j'aurais rejoint un atelier d'apprentissage ». Ce que Géneviève F. qualifie de « porte de sortie », beaucoup ne le voit pas d'un bon œil. Et cette porte de sortie, c'est une « tontine sexuelle ».

 

Le phénomène peu connu du public est pourtant très répandu en milieu scolaire et de nombreuses jeunes filles s'y adonnent. Certaines à cœur joie, d'autres par contrainte, parfois dans la douleur. « C'est un choix et il faut l'assumer », se défend la jeune élève de 17 ans.

 

Le phénomène de la « Tontine sexuelle » ou « Tontine du sexe » consiste pour de jeunes élèves (parfois des apprenties artisanes) à se positionner à des endroits stratégiques, les soirs surtout, pour appâter les hommes.

 

Souvent jeunes, fraiches et prêtes à tout, elles récoltent de l'argent qu'elles font mettre en tontine (petite épargne informelle) pour subvenir à leurs besoins ou pour supporter leur scolarité ou leurs frais de formation. « Vous allez voir de ces petites filles à l'école qui drainent des sous en quantité, qui ont des portables que même un haut fonctionnaire ne peut s'acheter.

 

Elles sont à la recherche du luxe, et se livrent hélas à la prostitution », commente Anicette Agbokannou, responsable d'une ONG qui travaille à lutter contre le phénomène. Selon les explications de cette dernière, « c'est un groupe constitué. Les filles membres se connaissent et n'ignorent pas par quelle activité elles souscrivent leurs parts.

 

Les mises commencent par 5000F CFA. D'autres souscrivent le double ou même le triple. Tout dépend de la capacité de l'intéressée à supporter plusieurs rapports sexuels dans la journée. Et la tontine se fait chaque jour ou chaque semaine selon les cas». A la tête de ces pseudo-associations, une matrone ou une jeune fille responsabilisée dans le lot.

 

Un business florissant

Si la pratique n'est pas connue du grand public, c'est bien à cause de la discrétion qui l'entoure. « Nous avons noté ces comportements déviants dans certains établissements de Cotonou.

Il faut dire aussi que ça se répand très rapidement. D'ailleurs, la pratique a commencé à s'étendre aux collèges des zones rurales », déplore la responsable d'ONG rencontrée.

« Celles qui s'adonnent à ce genre de chose n'ont pas connu la rigueur de l'éducation. Il y a eu à leur niveau des défaillances sur l'importance de l'honneur et de la dignité »

 

Pour Géneviève F., « il ne s'agit pas d'une prostitution », une affirmation que réfute Houéfa Ganyé, sociologue. Celle-ci estime qu'il s'agit belle et bien d'une forme de « prostitution voilée » qui sévit sous diverses facettes surtout en milieu scolaire.

L'esplanade du stade de l'Amitié de Cotonou (principale complexe sportif de la capitale béninoise) est l'une des plaques tournantes de cette forme de prostitution.

 

« Les élèves qui y viennent souvent pour des activités sportives croisent des personnes d'un certain standing qui les soumet à toutes sortes de tentation », déplore Célestin Sonounanmeto, enseignant. Chacun y va selon son approche, nous dira Géneviève F.

 

Ainsi, explique-t-elle, certaines filles ne font pas systématiquement dans le multi-partenariat sexuel. « Certaines parmi nous n'ont qu'un seul bailleur de fond, si ce dernier est prêt à supporter tous ses besoins et lui permettre de tenir dans la tontine ».

 

Cette élève en classe de première avait connu, il y a peu, « cette joie ». Selon son récit, elle s'était trouvé un « bon copain », qui lui garantissait une prise en charge hebdomadaire de 20.000F. Cela lui permettait de tenir ses trois parts dans sa tontine, à raison de 5000F la part et de subvenir à ses propres besoins. Mais l'aventure a tourné court.

 

Ce que la jeune dépeint comme la « jalousie excessive » de son « chéri » l'a obligée à y mettre un terme. « Il voulait devenir le maître de ma vie, tout contrôler et m'apprivoiser, ce que je n'ai pas supporté », raconte-t-elle. En plus, l'activité du bailleur en question, un jeune cybercriminel, ne rassurait pas Géneviève.

 

Depuis lors, elle est retournée dans le multi-partenariat sexuel. Trois ou quatre fois par semaine, tous les soirs, collants ou pantalons moulants, hauts sexy, elle arpente l'esplanade du stade de l'Amitié de Cotonou, lieu de grande affluence nocturne, où d'autres endroits stratégiques et animés de la ville.

 

Et les clients ne manquent pas. Bonne bouffe, boissons fraiches... et la soirée finit au lit, pourvu que le client soit bon payeur. Autrement, rendez-vous est pris pour une autre fois.

A cela s'ajoutent les sollicitations externes et les business via les groupes de sexe sur les réseaux sociaux. Un bon cocktail qui lui génère un pactole. « Certaines semaines, je peux me taper 50.000F CFA en bénéfice net », indique la jeune fille, souriante.

 

Un virus silencieux !

Mais pourquoi reste-t-elle accrochée malgré tout à ses études ? Comment trouve-t-elle le temps de se consacrer à ses études ? Comment réagissent ses parents ? Autant de questions sur lesquelles la jeune élève se veut rassurante. D'ailleurs, insiste-t-elle, « si je me suis engagé dans cette voie, c'est pour me faire un avenir.

 

Mes parents ne voulaient plus assurer ma scolarité parce que j'avais repris la classe de Quatrième. Depuis quatre ans, je n'ai plus repris aucune classe et je dois affronter le BAC dans un an ».

 

Seulement, pour mieux assurer sa « tontine sexuelle », elle a dû quitter la maison paternelle pour rejoindre sa cousine qui l'a introduite dans le deal. Mais d'ici là, elle devrait louer son propre appartement, promet-elle.

Dans un entretien à un journal éducatif, Emma Mongbo, directrice d'une organisation qui a connaissance du phénomène et le combat insiste sur les risques encourus par celles qui s'adonnent à cette pratique.

 

« Elles sont exposées aux IST (infestions sexuellement transmissibles) d'abord parce que souvent, ce sont les « grotos » (personnes âgées et riches) qu'elles vont rencontrer. Et il faut se dire que parmi ces « grotos », il y a des personnes séropositives.

 

Et quand c'est vous même qui êtes allés vous exposer, c'est comme une marchandise que vous exposez dans une vitrine. Quand le client vient, il va demander à toucher. Vous n'allez pas lui demander d'aller porter des gangs. De la même manière, les filles ne savent pas exiger des clients le port des préservatifs puisqu'elles cherchent l'argent.

Ensuite les filles qui se livrent à cette activité n'arrivent pas à apprendre. Et là, c'est une perpétuation de la pauvreté, de la misère parce qu'elles regardent aujourd'hui l'argent. Elles n'arrivent pas à viser loin. Elles pensent vivre leur vie », déplore-t-elle.

 

Bien d'autres risques comme la déperdition scolaire, les grossesses non désirées, l'utilisation des pilules dangereuses... menacent également les jeunes élèves, déclare-t-elle. « Ces filles dépravées qui font la tontine sexuelle, doivent se ressaisir », lance alors cette responsable d'ONG qui n'entend pas baisser la garde face à ce mal silencieux qui décime les jeunes élèves et apprenties.

 

Responsabilité !

Contrairement à elle, c'est en direction des parents que la sociologue Houéfa Ganyé pointe le doit accusateur. « La société a évolué le sexe n'est plus tabou ». Dès lors, indique la jeune sociologue, les parents doivent mettre un point d'honneur à l'éducation de leurs enfants.

 

« Celles qui s'adonnent à ce genre de chose n'ont pas connu la rigueur de l'éducation. Il y a eu à leur niveau des défaillances sur l'importance de l'honneur et de la dignité », insiste-t-elle. Elle ajoute à ces éléments, la morosité économique qui sévit dans le pays comme un élément qui peut affecter le pouvoir d'achat des parents d'élèves.

 

Pour juguler cette situation, suggère-t-elle, les jeunes filles (surtout) « peuvent s'adonner à de petits commerces, vendre des chaussures, des habits, des biscuits ou même faire de petits travaux rémunérés en week-end pour joindre les deux bouts ».

 

Dans le même temps, elle en a appelle à la responsabilité des parents. D'abord les parents-géniteurs qu'elle invite à agir avec responsabilité et conscience, à communiquer avec leurs enfants, et à faire le suivi dans leur éducation. Puis, ensuite, les personnes d'un certain âge, probables parents, qui appâtent les jeunes filles fragiles sans moyen et qui en font des proies faciles.

Pas sûr que ces appels arrivent à réduire de sitôt une situation qui semble déjà assez gangrénée et dont les ravages se poursuivent, en l'absence d'une réplique conséquente.

 

 

Source:allafrica

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