L’attrait pour le mariage précoce n’est pas ex nihilo. Il semble tirer sa source de la représentation sociale même du mariage. Traoré (2017: 8) : « Plus qu’un acte juridique, le mariage est avant tout un acte social,  un processus de socialisation auquel l’individu est soumis et doit se soumettre. A un certain âge, le mariage est un référent social qui non accompli conduit à la déconsidération et à «l’inconsidération»


Mais entre cette représentation du mariage et l’acuité du mariage précoce, la ligne de démarcation est large et le constat accablant reste que beaucoup s’étonnent souvent de la capacité des filles mariées à pouvoir « supporter » leur mari, de leur préparation physique et psychologique dans la gestion du foyer et même de l’avenir du couple. Il en résulte donc de réels dangers. Malgré l’obstination de certaines communautés à s’y enliser Une chose reste évidente, le mariage précoce gagne du terrain en termes d’espace et « d’accaparement des mentalités ». En effet, il ne peut plus être considéré comme un phénomène strictement rural. Les grandes agglomérations sont aussi ouvertes au mariage précoce. Outre cela, le mariage précoce bénéficie d’un terreau favorable au nom de la défense de traditions ancestrales, religieuses, familiales dans lesquelles l’honneur d’un groupe, d’un clan est à brandir de façon triomphaliste en cas de virginité de la fille lors du premier acte sexuel. Derrière cette toile de fond se cachent d’autres logiques sous-jacentes liées à des raisons économiques, des considérations religieuses, symboliques entre autres.
 

Au Mali, selon l’Enquête démographique et de santé (EDSM-V) de 2006, les Maliennes entrent en union à un âge très précoce. 66% d’entre elles sont en union avant l’âge de 18 ans. Selon toujours EDSM IV, plus de la moitié des femmes au Mali sont touchées par un mariage précoce. Le Mali affiche un taux de mariage précoce et forcé très élevé soit 70%

* L’Enquête Démographique et deSanté (EDSM-V) de 2006,   Kayes est la 1ère région en terme de prévalence du mariage précoce et forcé avec 27% des femmesmariées avant leurs 15 anscontre 14% au niveau national.

*Selon l’EDSM (2006), les Maliennes entrent en union à un âge très précoce car 66% d’entre elles sont en union avant l’âge de 18 ans. La région de Kayes surclasse Gao (73,20%), Koulikoro (71,70%) et Tombouctou (67,70%).
 
Ce fort taux de prévalence va en contradiction avec les principales conventions ratifiées par le Mali au nombre desquelles figurent :

-La  Déclaration de Bamako du 29 Mars 2001 : Les ministres africains francophones pour la protection de l’enfance rappellent que ≪le consentement des futurs époux doit être manifeste librement. Dans le cas contraire, le mariage est nul et tout acte sexuel sera considéré comme violence sexuelle ≫.
 
-Le Protocole à la Charte Africaine des Droits de l’homme et des Peuples relatif aux Droits des Femmes de 2003. Article 6. ≪Les Etats veillent à ce que l’homme et la femme jouissent de droits égaux et soient considérés comme des partenaires égaux dans le mariage. A cet égard, les Etats adoptent les mesures législatives appropriées pour garantir que : a) aucun mariage n’est conclu sans le plein et libre consentement des deux ; b) l’âge minimum de mariage pour la fille est de 18 ans≫.

Bref aperçu sur les causes du mariage précoce au Mali

Dans une étude (L’étude  a été financée par le CRDI dans le cadre du projet WiLDAF et réalisée par le WILDAF) empirique portant sur le phénomène du mariage précoce au Mali dans les régions de Kayes et de Gao au Mali, il ressort que plusieurs raisons expliquent le mariage précoce. Ces causes sont :

- Economiques : Situation de précarité des parents, Pouvoir économique du marié ou de sa famille

Socio-culturelles : Analphabétisme, Poids des traditions, Domination du patriarcat

- Religieuses : Légitimation du mariage religieux Prêches disqualifiant les campagnes et agents chargés de la sensibilisation sur la situation des femmes
- Politico-administratives : Absence de collège, Absence de rigueur et de contrôle dans l’application des textes
 

- Au Mali, il y a une prédisposition au mariage précoce qui s’explique par des facteurs suivants :
 
Entrée dans la menstruation, développement des seins, entrée dans la dixième pluie1 , provenance d’une famille attachée aux traditions, provenance d’une famille attachée à la religion, fiançailles précoces, la préservation de  virginité. En terme de remarques, chacun des signes peut contribuer à lui seul au mariage précoce. Des facteurs peuvent aussi concourir mutuellement à ce type de mariage.

- Les facteurs cités ici sont interdépendants. Les fiançailles précoces et la prescription de la virginité des filles avant le mariage constituent des risques sur lesquels, il est évident de s’y arrêter. En effet, chez les peuls (de la commune de Kayes et de Nioro), la fille est donnée à 7 ans. Son mari accomplit toutes les prestations matrimoniales et paye la dot. Mais la mariée reste chez sa belle-mère jusqu’à la puberté. C’est un confiage. Dans sa belle-famille, elle fait tous les travaux ménagers. Mais, il n’y a pas une consommation de l’acte sexuel. Elle sait aussi que son mari est telle personne qui peut être présente dans la famille. Dès lors que les signes extérieurs qui montrent sa maturité apparaissent. Dans certains cas, l’âge n’est pas le critère fondamental. Cette question est laissée de côté et les femmes sont consultées sur la « majorité des filles ».

- Pour rendre compte de cette majorité, les femmes observent la fille. Quand celle-ci voit ses premières menstrues, une conclusion est tirée : « son corps est capable de recevoir un autre corps. » et elle est donnée en mariage. Cette majorité socialement construite est la principale référence.
- En ce qui concerne, la virginité, elle occupe une place de choix dans le mariage précoce.

- Certaines femmes, interrogées montrent même que le mariage précoce est un moyen pour que la fille garde sa virginité. C’est une fierté pour les familles que les filles gardent leur virginité.

- Mais, on sait que la valeur symbolique de la virginité est un moyen de domination des femmes par le contrôle de leur sexualité.Selon DT, une femme âgée de 65 ans : « Une femme vierge est une pate malléable. ». Elle ajoute que l’homme arrive toujours à maîtriser la femme vierge.
- Le mariage précoce, source de dépersonnalisation

- Illustration d’histoires de vie dans le mariage précoce

Encadré 1
Kamba, une fille précocement mariée est allée se baigner au marigot. Elle était toute nue à l’instar de ses camarades. Cette situation a surpris plus d’un. La nouvelle fut rapportée à son mari qui est venu trouver effectivement qu’elle était nue. A la vue de son mari, elle n’avait pas réalisé ce qui se passait. A l’appel de ce dernier, elle sortit bonnement et se dirigea vers son mari qui la sermonna et l’invita à s’habiller. Elle répondit simplement à son mari, qu’elle avait oublié et qu’elle était bien avec ses camarades d’âges. C’est dire qu’elle n’a pas mesuré à cause de son âge, toute la responsabilité qui découle du statut de femme mariée. 
 
Encadré 2

Ana, 12 ans a été mariée par AB, 55 ans, riche commerçant. Elle devait malgré sa tendre enfance devenir la troisième épouse de ce quinquagénaire. Ana, ne pouvait point refuser au nom d’abord de la tradition qui impose à l’enfant de ne jamais contrarier ses parents mais aussi au nom de l’honneur de sa mère.
En effet dans une famille polygame, le refus de la fille dans pareille circonstance est source de jugement négatif sur sa mère.Celle-ci malgré ses craintes, devait convaincre sa fille. Ce qui fut fait. Pourtant, son unique fille qui a entendu parler de son mari, signifia sa peur et l’écart d’âge. Elle ne se sentait pas prête pour un tel mariage. Mais pour l’honneur des parents, elle accepta.

L’alliance fut nouée et la nuit, elle fut conduite dans la chambre nuptiale.
Cette même nuit, Ana remporta une des plus grandes victoires de toutes les femmes dans la contrée. Son mari la trouva vierge et le lendemain, la nouvelle fut répandue comme une trainée de poudre. Pourtant, l’épreuve fut douloureuse pour celle qui semble être honorée. Elle fut blessée par son mari et les jours qui suivirent cette torture sexuelle pouvait continuer. Ana, tomba enceinte et huit mois après, elle devait accoucher dans des conditions dramatiques. Son village était loin d’un centre urbain. Elle sera amenée à l’hôpital dans des conditions assez difficiles, étalée dans une charrette.
Elle fut accueillie à la maternité. Elle n’enfanta point et ne survivra point à cause de son immaturité physique. Le village devait perdre par sa faute une autre âme à cause de son entêtement
 
 
Dans ces deux illustrations, nous sommes en face d’une dépersonnalisation de la fille. Dans le premier cas, c’est une fille qui se voit arrachée son être. Cet être se trouve dans le jeu. Elle n’arrive pas à observer une rupture face au jeu. C’est pourquoi, elle rejoint ses camarades pour se livrer à son activité de prédilection. Or la société impose à Kamba, la gestion du foyer.
 
La situation d’Ana est plus dramatique. Elle subit l’acte sexuel de façon précoce et finalement, elle se retrouve dans une maternité en train d’accoucher alors qu’elle devait être à la pédiatrie en train d’être soignée. 

En résumé, au lieu que la jeune fille soit en train de jouer comme l’exige son état ou à la pédiatrie pour une meilleure garantie de sa santé physique, la société lui impose deux courroux : la gestion du foyer et l’enfantement dans l’enfance. C’est pourquoi, la société participe dans une complicité active à la dépersonnalisation de la jeune fille.
 
 
Conclusion

Au terme de cette analyse, il est important de souligner que le mariage précoce nuit à la santé de reproduction des jeunes filles. Il dépersonnalise la fille et annihile le plus souvent ses élans vers l’utilisation de toutes ses potentialités créatrices.

Une des preuves palpables, est l’arrêt brusque de son être car au lieu de se consacrer au jeu qui est sa prédilection, elle est amenée à gérer le foyer. Ainsi du statut d’enfant, la société lui fait porter la couronne prématurée de femme au nom souvent des caractères féminoïdes qui ne résistent pas à la critique mais servent plus de prétexte à justifier la stature de femme-objet. Cela est d’autant plus réel que son sort se trouve toujours sellé avec une grossesse prématurée. Ainsi au lieu qu’elle soit dans une pédiatrie pour des soins face à n’importe quelle malaise qui est son sort ; elle se retrouve dans une maternité sur un lit d’accouchement prête à donner une naissance dans la naissance.

Face à ce sort qui attend de nombreuses jeunes filles, l’heure n’est plus à l’indifférence car le dessein que certaines sociétés veulent réserver à la fille est loin d’être la trame d’un péché originel quelconque encore moins d’un destin confisqué. Il s’agit maintenant de sécuriser la jeune fille du mariage précoce qui n’est pas loin d’un terrorisme libidinal.
 
 
 
1-Dans tous les milieux enquêtés, la saison pluvieuse est importante. L’âge est déterminé en termes de saisons pluvieuses vécues
 
 
Par :Idrissa Soiba TRAORE, Pr d’enseignement supérieur en sciences de l’éducation et
Bréma Ely DICKO , Dr en sociologie des migrations
 

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