Par Kwamboka Oyaro

En dépit de progrès notables, la politique reste une affaire d'hommes

 

Il arrive parfois que l'Afrique donne naissance à des femmes talentueuses qui, contre toute attente, surmontent les obstacles pour réussir dans le domaine politique.

Ellen Johnson Sirleaf, Présidente du Libéria, Joyce Banda, l'ancienne Présidente du Malawi, Ameenah Gurib-Fakim, la Présidente de Maurice, et Catherine Samba-Panza, l'ancienne Présidente de transition de la République centrafricaine font partie de ces femmes qui ont brisé « le plafond de verre ».

 

Pour la majorité des Africaines toutefois, le terrain politique s'avère trop rude à négocier. Peu d'entre elles entreprennent le voyage, persuadées que leurs collègues hommes tenteront de les en empêcher. Les Africaines compétentes qui s'efforcent d'obtenir des postes à responsabilités peuvent s'attendre à faire face à des attaques sexistes, y compris à être qualifiées de « prostituées » ou de « concubines ». Il arrive qu'elles soient harcelées sexuellement et confrontées à des hommes cherchant à obtenir des faveurs sexuelles en échange de leur soutien.

 

Que des élus expérimentés soumettent l'entrée en politique de ces femmes à de telles conditions est inacceptable, déclare l'ancienne sénatrice nigériane Uche Lilian Ekwunife. C'est une tactique, ajoute-t-elle, que les hommes utilisent depuis des décennies pour dissuader les femmes de se lancer dans le combat politique.

 

Mme Ekwunife se souvient de la campagne pour sa réélection en 2011 à la Chambre des représentants ; son opposant avait réalisé un montage à partir de son visage en surimpression sur un corps nu, qu'il avait ensuite diffusé sur YouTube « simplement pour me rabaisser». Heureusement, cet affront puéril se retourna contre lui et Mme Ekwunife remporta facilement l'élection.

 

Quatre ans plus tard, lorsqu'elle se présenta aux élections sénatoriales, son expérience fut plus pénible. Bien qu'elle devint l'une des six femmes sur 109 sénateurs élues dans cet organe législatif, son parcours politique fut de courte durée. La justice annula son élection au bout de six mois à peine. Mme Ekwunife estime que cette décision fut entièrement politique, en dépit du fait qu'elle ait changé de parti politique au dernier moment.

 

Mme Ekwunife n'est pas la seule femme souhaitant faire de la politique en Afrique à avoir connu ce genre de déconvenues. Deux jours après que l'activiste Diane Shima Rwigara eut declaré son intention de se présenter à l'élection présidentielle d'août 2017 au Rwanda, de soit-disant photographies d'elle nue furent diffusées sur les réseaux sociaux. Par suite de quoi, les responsables électoraux rejetèrent sa candidature.

En Ouganda, Zainab Fatuma Naigaga, membre de l'opposition, et certains de ses collègues hommes furent arrêtés alors qu'ils se rendaient à un rassemblement politique en octobre 2015. Mais seule Mme Naigaga fut forcée par les policiers à se déshabiller alors que les hommes furent laissés tranquilles.

 

Au Kenya, la députée Millie Odhiambo Mabona analysait le projet de Loi portant modification des lois sur la sécurité 2014 devant le parlement quand une agitation dans la salle dégénéra en altercation générale.

Mme Mabona déclare avoir alors été attaquée par deux députés progouvernementaux. « Ce jour-là, je portais une robe et ces hommes n'arrêtaient pas de la soulever. Ils y sont allés carrément et ont déchiré ma culotte », raconte-t-elle à Afrique Renouveau

 

L'un des députés responsables de l'agression déclara à la presse locale : « Je l'ai frappée car elle voulait attaquer le vice-président de la chambre. C'était un manque de respect. » Le projet de loi fut par la suite adopté par le parlement.

 

Répliquer

Les femmes victimes de harcèlement sexuel ne doivent pas se laisser faire, déclare Mme Mabona. « S'ils menacent de dévoiler ma vie sexuelle, je leur dis que je ferai connaître ceux avec qui je suis sortie. » Mme Ekwunife a une autre approche : « Les femmes doivent ignorer ces distractions et se concentrer sur l'essentiel. »

 

Outre les remarques qu'elles doivent affronter sur leurs corps et leurs vies privées, les Africaines débutent, la plupart du temps, leur carrière politique plus tard et sont pénalisées par le fait de devoir concilier vie familiale et travail. Elles ont aussi en général moins d'argent que les hommes à consacrer à leurs campagnes.

 

Shauna Shames, professeure adjointe à l'Université Rutgers du New Jersey et auteure de Obstacles et solutions à l'accroissement du pouvoir politique des femmes (Barriers and solutions to increasing women's political power) note que « lorsque l'argent domine la politique, les femmes sont perdantes. Ayant, pour de nombreuses raisons, des revenus toujours inférieurs, elles ont bien moins de chances que les hommes de disposer de contacts dans certains milieux sociaux et d'affaires qui permettent de financer une campagne électorale.»

 

Les grands partis politiques choisissent rarement des femmes à l'issue des primaires car ils estiment que celles-ci ont moins de chances de gagner. Au Kenya, par exemple, tous les principaux partis ont choisi des hommes comme candidats à la présidentielle d'août 2017.

 

Il arrive qu'un parti politique cherche à se faire bien voir en choisissant une femme mais ne la soutienne pas suffisamment pour qu'elle remporte l'élection, explique Mme Ekwunife.

Les candidates sont plus susceptibles que leurs homologues masculins de faire face à des violences électorales, y compris des agressions physiques contre leur personne, leur famille ou leurs partisans, au cours de leur campagne, indique Mme Mabona.

 

Le gouvernement kényan s'est engagé à améliorer la sécurité des femmes se présentant aux élections générales d'août 2017. Le Secrétaire à la sécurité intérieure, feu Joseph Nkaissery, a annoncé en juin l'intention du gouvernement de protéger les candidates mais leur a aussi recommandé d'être « coriaces », sans expliquer ce qu'il voulait dire, laissant aux experts le soin d'y lire une approbation tacite d'un recours à la violence par les femmes. Mme Mabona a elle-même été témoin de violences lors des primaires de son parti dans sa circonscription de Mbita à l'ouest du Kenya. Son garde du corps a été tué et sa maison incendiée .

 

Les Africaines pourront-elles bientôt avoir les mêmes chances que les hommes en politique ? Dismas Mokua, analyste politique pour Trintari International, un bureau de relations publiques à Nairobi, estime que les femmes ont gagné du terrain en politique en Afrique mais qu'elles pourraient faire mieux. La plupart des sociétés sont patriarcales et n'imaginent pas les femmes à des postes de pouvoir, juge-t-il.

 

« Se présenter à une élection nécessite des ressources. Beaucoup de femmes n'en ont peut-être pas assez» ajoute M.Mokua.

 

Contre toute attente, l'heure est venue pour les femmes visionnaires d'Afrique d'entrer en politique et de changer la donne.

 

Source:africarenouveau.fr