Nanan Koffi Aya II, chef du village de Prikro, entourée de ses notables

Par Emeline Péhé Amangoua

 

Dans la région de Gbêkê, des femmes siègent sur le trône. Au nombre d'une quinzaine, elles président aux destinées de leur village à la grande satisfaction de leurs administrés.

 

Ils sont bien loin derrière, les stéréotypes qui veulent que la femme ne soit bonne que pour le ménage, la cuisine, l'éducation des enfants, les travaux champêtres. Aujourd'hui, la gent féminine a réussi à se hisser jusqu'au sommet de certaines communautés villageoises.

 

C'est le cas dans le canton Ahaly à Brobo, à 27 km de Bouaké (capitale de la région de Gbêkê) où nous mettons pied ce 30 mars 2018, après 300 Km de route depuis Abidjan, la capitale économique de la Côte d'Ivoire. Il est 11 heures Gmt, lorsque la localité aux mains d'une dame à la poigne nous ouvre ses portes. L'air est humide, quoi de plus normal !

 

La veille, Gnamien Kpli (Dieu Tout-puissant, en langue baoulé) a bien voulu arroser avec une pluie bienfaisante les cultures (maraîchers, tubercules, anacarde... ) pourvoyeuses de richesses dans cette partie du pays baoulé.

 

« M'Mo koua oh !», (expression qui veut dire Bienvenue), lance Nanan Koffi Aya II, chef du village de Prikro, situé à 2 km de Brobo, nous recevant dans la cour royale pour les civilités d'usage.

 

Coiffée d'un couvre-chef en velours noir orné de parures en or. Altière, le regard profond et scrutateur, mais tout maternel, elle est vêtue d'une tenue d'apparat, assise sur le « Bia» (chaise royale), les pieds posés sur le « Kplo », son marchepied.

 

Elle doit recevoir les jeunes du village pour une « angna », entendez réunion. Autour d'elle, trois notables et un porte-canne. Frêle, l'air innocent, en somme une apparence fragile.

 

Et pourtant, se fier au physique de cette jeune chef s'avère certainement trompeur. Autorité trônant à la tête de près de trois-cents âmes, sa responsabilité est lourde et nécessite force et caractère dans la gestion des litiges fonciers, bagarres, et autres délits susceptibles de mettre à mal la cohésion villageoise.

 

Renoncer à tout pour être chef...

Revêtir le manteau de chef nécessite bien des sacrifices, notamment le renoncement à soi et à tout ce qui fait son "moi".

 

C'est à cet exercice qu'a été soumise Nanan Koffi Aya II. En effet, titulaire d'une licence en Lettres Modernes, et anciennement enseignante à l'Institut Pédagogique national de l'Enseignement technique et professionnel (Ipnetp), elle a dû renoncer à ses avantages de fonctionnaire pour se mettre au service des siens.

 

« En pays baoulé, la chefferie est régie par un système matriarcale. Ma mère a dirigé ce village. à sa mort, étant fille unique, j'ai été intronisée pour lui succéder en 2016.

 

J'avais des projets à Abidjan, un emploi bien rémunéré. Je pouvais déléguer mes pouvoirs à quelqu'un d'autre et vaquer à mes occupations. Mais non, j'ai dû abandonner tout pour l'intérêt supérieur de mon village », fait savoir Nanan Koffi Aya II.

 

Comme elle, un peu plus loin à 5 km de Brobo, plus précisément à Broukro-village, dans la commune de Bouaké, une femme préside également aux destinées de quelque cinq-cents âmes.

 

Ce 1er avril sous un soleil de plomb, elle nous accueille. Nanan Assouman Brou II, souriante, maternelle et encore valide malgré son âge est la porte d'entrée de ce village. Veuve et mère de cinq enfants, cette septuagénaire vivait à Agboville.

 

À la suite du décès de son oncle, Nanan Nangui Kouassi, l'ancien chef du village, elle a été désignée par la communauté entière pour lui succéder. Proposition qu'elle a évidemment acceptée, sans hésiter. « C'était une lourde responsabilité, mais Je n'ai pas hésité à accepter », confie-t-elle.

 

Le changement par les femmes

La gestion des femmes est fortement appréciée par leurs administrés, qui les préfèrent aux hommes. Parce que, disent-ils, celles-ci sont plus maternelles, plus flexibles dans leur gestion des affaires courantes, et même les plus sérieuses.

 

Contrairement aux hommes, généralement et bien souvent inflexibles. Grâce à elles, les choses ont véritablement changé du point de vue de la qualité.

 

«Nous sentons la différence avec la gestion des hommes, parce que celles-ci sont lentes à la colère, et sont donc à l'écoute des administrés. Elles ont apporté beaucoup au niveau de la chefferie », relate Charles Konan, un habitant de Broukro.

 

Dans le canton Ahaly, à Priko, si les femmes se sont organisées en coopérative, c'est bel et bien sous la direction de Nanan Koffi Aya II. Toute chose qui n'existait pas par le passé. Kouassi Adjoua élise, présidente des femmes, ne tarit pas d'éloges à son endroit.

 

« Notre chef est vraiment sociable. Elle est certes jeune, mais c'est notre maman à tous. Aujourd'hui, les femmes se sont organisées en coopératives.

Elle se bat également pour trouver des bailleurs de fonds qui viennent renforcer nos capacités dans ce domaine. Elle tient ses promesses en réalisant tout ce qu'elle promet ». L'une des caractéristiques de ces villages est la forte jeunesse de leurs populations.

 

En effet, la réalisation des projets de développement des jeunes est au cœur de la gouvernance des femmes afin de les maintenir au village. De nombreuses activités sont ainsi menées par la chefferie.

 

Koffi Konan Norbert, président des jeunes de Prikro, se dit satisfait des bonnes œuvres accomplies par la chefferie en leur faveur, plus précisément dans l'entrepreneuriat agricole.

 

« Les jeunes cultivent la tomate de novembre à février.Grâce à notre chef, nous avons pu avoir des motos pour vendre nos produits à Brobo ou Bouaké », laisse-t-il entendre.

 

À Broukro-village, les témoignages sont unanimes sur la bonne réputation de Nanan Assouman Brou II, chef aux multiples qualités. Femme au grand cœur, discrète, elle est le modèle de leader communautaire. «Nanan gère le village du mieux qu'elle peut avec le précieux concours des notables.

 

Certes, aucune œuvre humaine n'est parfaite, surtout en ce qui concerne la gestion des hommes. Mais notre chef essaie de créer les conditions pour une bonne cohabitation, l'harmonie et la cohésion sociale dans notre village », indique Kouassy Konan, fils de ce village, avec beaucoup de fierté.

 

Mieux, elle s'est érigée en protectrice et défenseur de toute la communauté villageoise. Tous les conflits portés à sa connaissance ont été résolus en toute impartialité.

 

Le règlement des conflits au centre de leur gestion

La gestion des conflits est le lot quotidien de ces femmes dirigeantes. Le tribunal dans les villages siège une fois par semaine. Pour cette gestion, le chef n'est pas seul à prendre les décisions.

 

Elle est entourée de son porte-canne et de ses notables avec qui elle s'attèle à avoir une convergence de vues quant à l'issue des conflits. Le règlement de tout litige se fait en présence de tout le monde.

 

Avant de siéger sur la place publique, le tribunal composé du chef, du porte-canne et de quatre notables s'imprègne de la situation, pour une meilleure appréciation.

 

Le plaignant et l'accusé sont entendus avant la phase des questionnements. Seuls les notables sont habilités à poser des questions. Si les questions sont principalement orientées vers un camp, cela montre que beaucoup est reproché à ce camp. à en croire Nanan Koffi Aya II, la sentence à un délit s'applique selon la gravité de ce délit.

 

Pour les vols de gibiers ou vivres en brousse, le coupable doit offrir un cabri, une bouteille de vin. Quant au vol au village, un casier de vin, un poulet. En cas de bagarre à l'issue de laquelle il y a blessure, le coupable donne un bœuf, un mouton, un casier de vin. Pour les délits de viol, la gendarmerie est saisie.

 

Nanan Assouman Brou II, chef du village de Broukro-village.

Les préjugés ont la peau dure

« Le chef du village de Prikro est trop jeune », « ces femmes ne sont pas capables de prendre de bonnes décisions », «Elles n'ont aucune expérience ».

 

Bref, autant de préjugés dont ces garantes des us et coutumes sont parfois victimes dans l'exercice de leurs fonctions. Nanan Koffi Aya II en sait quelque chose. Elle qui se dit sous-estimée quelquefois.

 

Une situation qu'elle a vécue après son intronisation, avec un enseignant de Brobo, continue de la marquer. « Ce dernier avait obtenu une parcelle de 2 hectares de terrain pour construire une église, mais il s'est approprié 22 hectares sans autorisation, parce qu'ayant affaire à une femme. Je lui ai montré qu'une femme peut bien agir avec autorité.

 

Dès lors, je lui ai arraché la portion pour que cela lui serve de leçon », témoigne-t-elle avant d'ajouter qu'être chef n'est pas lié à un sexe. « Qu'on soit une femme, jeune ou âgé, une autorité demeure une autorité. Il n'y en a pas de petite ou de grande », tranche-t-elle.

 

Cette décision prise en défaveur de l'enseignant a déplu à certains villageois qui ont manifesté une misogynie virulente, en le soutenant. «Comme quoi, diriger un village n'est pas chose aisée. C'est encore plus difficile quand on est une femme », conclut-elle.

 

Les secrets pour être un bon chef

« Il est facile de donner des instructions puis de se retirer. Un bon chef doit fait preuve d'humilité, de fermeté, de bienveillance, de confiance et de courage », insistent la plupart d'entre d'elles.

 

À en croire Nanan Koffi Aya II, chef du village de Prikro, l'idée selon laquelle un bon chef ne doit pas s'attacher aux membres de sa communauté est une aberration. « Un chef doit s'intéresser à chacun de ses administrés, leur montrant qu'il est attaché à eux », a-t-elle argumenté.

 

La gestion d'un village, c'est passer du " je " au "nous" et faire le deuil d'un ego démesuré, fait observer Nanan Assouman Brou II de Broukro. «Dans notre village, les intérêts des communautés passent avant tout. » dit-elle.

 

Non sans affirmer que la chefferie n'est pas rémunérée, il n'y a pas salaire. En effet, ces femmes gagnent leur vie à travers les travaux agricoles. Elles cultivent des produits vivriers tout comme des cultures de rente. Des personnes de bonne volonté (cadres, Ong... ) leur viennent en aide.

 

Lire l'article original sur Fratmat.info.

Documentation

Facebook

Dernier bulletin