Des chercheuses libanaises tentent de contrer les mariages d’enfants dans les communautés de réfugiés syriens.

 

On espère renforcer leur autonomie et leur attachement à l’école. Et les préserver d’une vie famille trop précoce.

 

- SAWSAN ABDELRAHIM, CHERCHEUSE À L’UNIVERSITÉ AMÉRICAINE DE BEYROUTH ET CO-RESPONSABLE DU PROJET AMENAH

 

Au Liban, dans les communautés de réfugiés syriens, les mariages d’enfants sont en hausse. Des chercheuses engagées testent une stratégie pour contrer cette pratique.

 

Mérida est une adolescente qui aime galoper les cheveux au vent, escalader des falaises et s’entraîner au tir à l’arc. Mais dans les Highlands de l’Écosse médiévale, les coutumes ont la peau dure : l’heure est venue pour Mérida de se marier avec l’un des fils des seigneurs voisins. Sa mère, l’autoritaire reine Elinor, a bien l’intention de perpétuer la tradition ; Mérida, elle, ne l’entend pas de cette oreille et demande à une sorcière de l’aider à changer son destin.

 

L’histoire de Rebelle, un long métrage des studios Disney Pixar sorti en 2012, détonne : pour une fois, l’héroïne est une jeune fille forte, indépendante et insoumise.

 

Ce n’est pas par hasard que ce dessin animé est projeté aujourd’hui dans une petite salle communautaire de la ville de Taanayel, au Liban, bien loin de la verdure écossaise. L’activité est organisée par Sawsan Abdelrahim et son équipe de l’Université américaine de Beyrouth pour de jeunes réfugiées syriennes établies dans la région. Ces chercheuses en sciences sociales et en sciences de la santé s’intéressent justement au mariage des mineures, reconnu comme une violation des droits de la personne et des droits de l’enfant. Leur objectif : renforcer l’éducation des filles pour infléchir cette pratique dans le cadre d’un projet nommé AMENAH.

 

« Beaucoup d’organisations non gouvernementales [ONG] tentent d’agir en ce sens, mais leurs interventions ne sont pas toujours fondées sur des programmes dont l’efficacité a été évaluée scientifiquement. Et il y a très peu de données dans des contextes de conflits ou au sein des populations réfugiées », déplore Sawsan Abdelrahim, qui compte combler cette lacune.

 

À Taanayel, une ONG syrienne met ses locaux à la disposition des chercheuses pour qu’elles puissent rencontrer leurs protégées dans un lieu sécurisant. AMENAH veut d’ailleurs dire « sentiment de sécurité » en arabe. Elles sont environ 200 jeunes filles de 11 à 15 ans à avoir participé à la phase pilote du projet, qui visait à estimer sa faisabilité au travers d’une quinzaine de séances d’information sur des sujets aussi divers que la prise de décision, l’hygiène de vie, les inégalités de genre, la communication et les relations familiales.

 

L’équipe s’apprête dès janvier 2020 à implanter le programme à plus grande échelle en recrutant de nouvelles participantes − environ 375 au total. « On espère renforcer leur autonomie et leur attachement à l’école », résume Sawsan Abdelrahim. Et par ricochet, les préserver d’une vie de famille trop précoce.

 

À l’arrivée de l’équipe, une quarantaine d’adolescentes aux vêtements et foulards colorés sont déjà assises autour des tables rondes dans la salle de cinéma improvisée pour l’occasion. Les filles bavardent dans un joyeux brouhaha, alors que deux chercheuses leur distribuent jus d’orange et maïs soufflé. « L’idée, aujourd’hui, c’est de leur offrir une activité sociale pour maintenir le contact », m’a expliqué Sawsan Abdelrahim dans le taxi qui nous a conduites de Beyrouth à cette petite ville de la région de la Bekaa, une vallée accolée à la frontière syrienne.

 

Initialement, les chercheuses avaient choisi de projeter un documentaire sur Malala Yousafzai, la militante pakistanaise lauréate du prix Nobel de la paix en 2014. Mais elles se sont ravisées après l’avoir visionné : « il y a des passages un peu durs qui pourraient rappeler aux filles ce qu’elles ont vécu pendant la guerre en Syrie… »

 

L’ambiance légère qui règne ici fait presque oublier que ces gamines ont des histoires de vie déchirantes. Leurs familles, comme six millions de civils, ont fui la Syrie dévastée par la guerre qui a éclaté en 2011. Comme tous les pays voisins, le Liban a absorbé plusieurs vagues de réfugiés, accueillant plus d’un million de Syriens (aux côtés des quelque 400 000 Palestiniens déjà présents sur le territoire). Si bien que, dans ce petit pays de cinq millions d’habitants en proie à une crise politique et économique, environ une personne sur quatre est réfugiée − la concentration la plus élevée dans le monde.

 

Malgré les apparences, les jeunes filles qu’on rencontre et les quelques femmes qui les accompagnent vivent dans des conditions très précaires, le plus souvent dans des logements vétustes et surpeuplés, dans le village libanais de Bar Elias, à quelques kilomètres de Taanayel. Une soixantaine d’entre elles résident dans des campements faits de tentes et de bâches installées par les ONG.

 

L’insécurité, facteur aggravant

 

Dans un tel contexte, les enfants sont particulièrement fragilisés. Outre les traumatismes, les carences matérielles et alimentaires et le manque de soins médicaux, ils sont nombreux à travailler dans les champs pour un salaire de misère. Selon une enquête publiée en 2019 par une autre équipe de l’Université américaine de Beyrouth et menée auprès de 1 900 familles dans des camps de la vallée de la Bekaa, la moitié des 8 000 enfants recensés travaillaient. « En moyenne, les enfants commencent vers 11 ans, même si l’on a vu des bambins de quatre ans trier des feuilles de tabac », témoignait avec émotion quelques jours plus tôt l’auteure de cette étude, Rima Habib, dans un congrès sur la pédiatrie en zone de conflit organisé dans la capitale libanaise.

 

Cette enfance volée s’accompagne, pour les filles, du risque d’être mariée à un voisin ou un cousin, souvent pas beaucoup plus âgé qu’elles. « As-tu des enfants ? Es-tu mariée ? » me demande l’une des jeunes participantes à l’activité cinéma dans un anglais hésitant. Quand je lui retourne la question, elle éclate de rire en secouant la tête. Les adolescentes qui se succèdent en deux groupes à la projection ne sont pas les plus malchanceuses. Aucune d’entre elles n’est mariée. « Elles vont toutes à l’école et sont encore jeunes. Le risque de mariage augmente à partir de l’âge de 15 ans, même si certaines sont mariées plus tôt », mentionne Sawsan Abdelrahim.

 

Il est difficile d’imaginer ces adolescentes rieuses, dont certaines ont encore des corps et des bouilles de petites filles, en mères de famille. Pourtant, les chiffres d’une étude réalisée en 2016 par l’équipe d’AMENAH en amont du projet, auprès de 2 400 réfugiées, sont éloquents : la moitié des jeunes Syriennes de 9 à 17 ans n’allaient pas à l’école et 24 % des moins de 18 ans étaient déjà mariées.

 

« C’est très, très élevé », commente Sawsan Abdelrahim tout en précisant qu’il est difficile de comparer ces données avec le taux moyen de mariages précoces en Syrie avant la guerre (estimé à 15 %), car les groupes de réfugiés ne reflètent pas forcément la population « moyenne ». « Ce sont surtout des communautés rurales qui sont plus à risque de marier leurs filles à un jeune âge à la base », note-t-elle. Il reste que, partout, les mariages précoces ont malheureusement tendance à se multiplier dans les situations de conflit ou de déplacement forcé.

 

C’est d’ailleurs ce que laisse entendre l’enquête annuelle effectuée par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés auprès des communautés syriennes installées au Liban. En 2018, 29 % des jeunes filles de 15 à 19 ans étaient mariées, une hausse de 7 % par rapport à 2017.

 

Plusieurs facteurs expliquent cette recrudescence, les principaux étant économiques (une fille mariée est une bouche de moins à nourrir) et relatifs à la sécurité. « Les familles ont peur des agressions sexuelles [NDLR : elles sont fréquentes dans les camps et sur les trajets en ville] et pensent que c’est mieux pour une fille d’être mariée et protégée par un homme », indique Sawsan Abdelrahim. De quoi, du même coup, préserver la réputation des jeunes filles − aux dépens de leur liberté.

 

« Certaines ont elles-mêmes l’impression que c’est comme ça qu’elles peuvent aider leur famille ou améliorer leurs conditions de vie », signale de son côté Saja Michael, qui a travaillé plusieurs années pour l’ONG libanaise ABAAD, militant pour l’égalité hommes-femmes.

 

Au sein d’ABAAD, en collaboration avec une équipe de l’Université Queen’s, en Ontario, elle a recueilli les perceptions de filles, de femmes et d’hommes réfugiés au sujet du mariage précoce, et discuté de ses résultats avec l’équipe d’AMENAH. « Certes, il y a une norme culturelle et une certaine vision du rôle des femmes, mais cela n’explique pas l’augmentation des cas. Notre étude parue en 2018 montre que les gens sont loin de penser qu’il s’agit de la meilleure option, mais ils sentent qu’ils n’ont pas le choix. Il y a donc un terrain favorable au changement », déclare-t-elle.

 

Mais par quel bout s’attaquer au problème ? « C’est la mission de Sawsan, mais c’est une question à un million de dollars », répond Saja Michael.

 

Un fléau planétaire

« Il n’y a pas de formule qui nous dise quelle stratégie adopter dans telle ou telle situation pour contrer les mariages précoces », confirme d’emblée Suzanne Petroni, une spécialiste du sujet consultante pour divers organismes (elle ne travaille pas pour AMENAH). Car le problème des unions précoces est loin d’être cantonné aux réfugiés du Moyen-Orient. S’il concerne aussi les garçons, les filles restent six fois plus touchées. Chaque année dans le monde, environ 15 millions d’entre elles sont mariées avant leurs 18 ans − soit une toutes les deux secondes. Plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, le Bangladesh, le Népal figurent au triste palmarès des États dans lesquels la proportion d’enfants mariées atteint des sommets (75 % au Niger, le record).

 

Les conséquences de cette pratique sont largement documentées : risque élevé de grossesses précoces et de complications, notamment à l’accouchement, risque de décès maternel et néonatal accru, violences plus fréquentes de la part du partenaire… Finalement, la communauté entière pâtit de ces unions trop hâtives, qui perpétuent le cycle de la pauvreté, maintiennent un taux de natalité élevé et entravent l’autonomisation économique des femmes. La Banque mondiale et le Centre international de recherche sur les femmes (ICRW) ont estimé en 2017 que cette pratique coûtera des milliers de milliards de dollars aux pays en développement s’ils n’y mettent pas fin d’ici 2030.

 

Les causes, en revanche, sont complexes : culturelles, bien sûr, mais aussi économiques, religieuses, sociales, dans des contextes très différents d’un pays à l’autre. À tel point que le risque est grand de rater la cible. Des organisations ont déjà fait campagne au Liban pour prévenir ces unions précoces en montrant des images d’une petite fille mariée à un homme très âgé. « Ça ne reflète aucunement la réalité syrienne, puisque ce sont typiquement deux adolescents qu’on marie… Ce type de message fait plus de mal que de bien, car les communautés se sentent montrées du doigt », regrette Sasha Fahme, l’une des quatre chercheuses présentes à la projection du film.

 

Les programmes de lutte contre le mariage d’enfants, souvent pilotés par des ONG, combinent en général des campagnes de sensibilisation plus ou moins ciblées, mais aussi des efforts d’autonomisation des filles, de renforcement des services d’éducation et de santé et, souvent, des remises d’argent pour retarder le mariage.

 

Mais une formule qui a fait ses preuves en Inde par exemple, où la dot demeure un problème, ne s’appliquera pas forcément à des populations déplacées, déstabilisées par l’absence de tissu social et de perspectives professionnelles. « Les différentes approches fonctionnent mieux lorsqu’elles sont combinées, mais c’est difficile d’évaluer la portée de chacune d’elles dans un contexte donné et encore plus difficile de mettre en place des études pour déterminer quelles mesures ont le meilleur rapport coût-efficacité, sont durables et implantables à grande échelle », dit Suzanne Petroni, ancienne directrice de projet à l’ICRW et coauteure du rapport de 2017.

 

Malgré tout, les quelques études solides sont unanimes sur un point : rendre les filles plus autonomes et les aider à poursuivre leur scolarité sont des facteurs de protection universels. C’est ce qu’a confirmé une synthèse de 22 études interventionnelles conduites dans 13 pays, publiée en 2017 par le Girl Innovation, Research, and Learning Center de l’ONG Population Council.

 

L’école, la meilleure protection

 

C’est donc là-dessus que misent les chercheuses de l’Université américaine de Beyrouth. Leurs premiers résultats les ont confortées dans cette voie. « On a mis le doigt sur les facteurs qui influencent le plus le risque de mariage précoce chez les réfugiés : l’âge auquel la mère s’est mariée, son niveau de scolarité et la valeur que les parents accordent à l’éducation », résume Sawsan Abdelrahim.

 

En 2019, les séances d’information ont été données par 13 femmes, des « travailleuses communautaires », réfugiées syriennes elles aussi, que les chercheuses ont formées. Ce sont elles qui ont escorté les jeunes filles à Taanayel, dans des autobus payés par le projet AMENAH. Ces intervenantes sont une dizaine à discuter dans le couloir en attendant la fin du film. « Les séances que les filles ont préférées sont celles sur les menstruations et les changements qui accompagnent l’adolescence, me raconte l’une d’elles, Maha Hassan. On a créé un climat de confiance et les parents sont contents qu’on aborde ces sujets avec leurs filles à leur place. »

 

Cette femme dynamique, dont les propos sont traduits par les chercheuses, pense que de tels échanges participatifs peuvent réduire le risque de mariage précoce. Ils ont en tout cas le mérite d’améliorer la communication dans les familles, atteste-t-elle, et de sensibiliser la communauté. Amina, une autre intervenante qui préfère taire son vrai nom, témoigne au sujet de sa fille de 18 ans : « Je ne veux pas qu’elle abandonne l’école. Tant que les filles sont à l’école, elles n’ont pas de proposition de mariage. »

 

En 2020, ces femmes, dont plusieurs ont la cinquantaine, vont laisser leur place à une relève plus jeune, des « pairs éducateurs ». « Des études ont démontré que le message passe mieux lorsqu’il est délivré par quelqu’un à qui les jeunes peuvent s’identifier et qui n’est pas trop proche de leurs parents. Nous sommes en train de recruter ces éducateurs, garçons et filles, dans la communauté », explique Sasha Fahme, qui partage son temps entre le projet AMENAH et son activité de médecin interniste à New York.

 

C’est elle qui a mis sur pied les 25 modules qui seront présentés de une à deux fois par semaine à partir de janvier pour la seconde phase du projet financée par le CRDI. « Je me suis inspirée de ce qui a été publié ailleurs dans le monde. J’ai gardé certains modules de la première phase, mais j’en ai ajouté beaucoup, notamment sur la santé sexuelle et reproductive, sur la violence, sur la notion de consentement », signale-t-elle.

 

Elle a aussi formé un comité qui réunit des femmes syriennes (dont une mariée avant 18 ans), des médecins libanais et syriens et des chefs religieux pour s’assurer que l’information était présentée de façon adéquate. Cette fois-ci, des filles non scolarisées, donc plus à risque, seront également visées par le programme. Ainsi que des jeunes filles mariées, à qui l’on présentera des données sur la grossesse et la contraception. Des connaissances indispensables pour assurer une certaine émancipation même dans le cadre du mariage.

 

Les hommes et les mères seront davantage inclus dans cette phase du projet AMENAH. « Les parents sont un facteur clé de l’équation. Les mères aussi sont mal informées pour parler de sexualité ou mal à l’aise de le faire. Quant aux pères, ils auront accès à des modules, animés par d’autres hommes, sur les questions des droits de la personne, de violence sexuelle et de contraception », précise Sasha Fahme, qui admet toutefois qu’il a été difficile de les motiver à participer à la première phase.

 

Ces mesures suffiront-elles à inverser la tendance ? Difficile à dire pour l’instant, car il faudra un suivi sur plusieurs années pour en avoir le cœur net. « Dans cette deuxième phase, nous avons un groupe témoin de 250 filles recrutées dans une ville voisine et à qui l’on ne présentera qu’un module sur la nutrition. J’espère toutefois qu’elles auront accès au projet AMENAH par la suite », mentionne Sawsan Abdelrahim, qui va pouvoir ainsi évaluer l’effet du programme sur l’attitude des jeunes filles à l’égard de l’école. « À 15 ou 16 ans, comme toutes les adolescentes, ce sont parfois elles qui ont envie d’autre chose… »

 

De s’amuser, entre autres, et de passer du bon temps entre copines même dans un cinéma de fortune. À la fin de la projection, les jeunes quittent la salle communautaire en rangs disciplinés pour retourner à une vie d’exil faite de privations, d’incertitudes et de barrages militaires infranchissables. Contrairement à l’héroïne de Disney, elles n’auront pas recours à la magie pour changer leur destin. Mais grâce au travail de l’équipe d’AMENAH, elles seront peut-être un peu mieux outillées.

 

Cet article a été publié initialement dans l'édition de janvier 2020 du magazine Québec Science.

 

Source: IDRC

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